Petite conne (2)

Ca ne me faisait même plus mal…mais pas encore rire. Il existe un moment, ai-je remarqué, où ce qui ne vous fait plus mal peut vous faire rire. Comme un exemple vivant du fumeux proverbe : ce qui ne vous tue pas vous rend plus fort. J’ai eu plein d’exemples de cette physique psychique : le 5ème zéro en math, la 8ème rupture de mon amour d’adolescence, la 12 ème lettre de refus de ma candidature au poste, malgré un profil ô combien intéressant. Il y a aussi la 6ème merde de la journée, qui a commencée par une douche froide et le pied dans un caca frais, avec des chaussures ouvertes. Tout ça, au bout d’un moment, ça m’a fait rire. Rire de dépit, rire jaune, rire pour ne pas pleurer, rire d’abandon, mais rire quand-même.

Je suis presqu’étonnée que ces trois mots ne me fassent pas encore rire. Après tout, ce n’était pas la première fois que je les entends, qu’ils aient été vitupérés ou sussurés. Il a l’habitude de prononcer pire, d’ailleurs. Peut-être est-ce ça. Peut-être que je suis déçue de si peu de verve dans sa colère? Il faut dire qu’il a déjà été plus inventifs que ça, mon père. Petite conne, c’est un peu court, vieil homme. Peut-être que je m’y attendais aussi :  le côté soudain, la rupture de rythme constitue un ressort comique duquel je suis assez friande. Peut-être aussi qu’il a raison, de temps en temps. Je suis peut-être une petite conne, comme il l’a dit. Le problème quand les injures pleuvent aussi souvent, c’est qu’on ne distingue plus très bien la pertinence de l’habitude malsaine.

Enfin voilà, le constat est fait : je ne ris pas. Je ne me fâche pas non plus. J’ai dépassé ce stade-là aussi. Il crie, il gueule, il injurie, mon père. Il est comme ça, dirais ma mère. Je pense surtout qu’il n’est que ça. Ces 3 petites lettres me sauvent de tout.

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